La huitième Route du Rhum s’élance de Saint-Malo vers Pointe-à-Pitre le 10 novembre 2002. Avant même le départ, les équipes de routage ont annoncé l’arrivée d’une forte dépression. Les 18 monocoques de 60 pieds ont quitté la cité corsaire 24 heures avant les multicoques, mais l’ensemble de la flotte doit affronter des conditions particulièrement difficiles.
Pour les trimarans ORMA, la course bascule presque aussitôt. Dès la première nuit, Franck Cammas chavire. Éjecté au moment du retournement, il se retrouve suspendu à une écoute avant de parvenir à rejoindre l’habitacle de son bateau retourné. Le skipper n’est pas blessé, mais son trimaran devient un obstacle difficile à distinguer au milieu d’une mer déchaînée. Le bateau de Jean Le Cam le percute ensuite.
Ce premier chavirage ouvre une séquence d’avaries qui va profondément bouleverser la course. Quelques heures seulement après le départ, Bertrand de Broc renonce et regagne Brest. Il explique ne plus se sentir capable de poursuivre sans mettre en danger sa vie et son bateau. Ce choix précoce donne le ton d’une édition où la décision d’abandonner devient, pour de nombreux marins, indissociable de leur sécurité.
Chavirages et sauvetage dans la tempête
Les accidents s’enchaînent. Francis Joyon chavire à son tour, avertit le comité de course et refuse toute assistance. Yvan Bourgnon se retourne également. Une rafale de 80 nœuds, soit près de 148 km/h, est enregistrée sur son trimaran, donnant la mesure de la violence des conditions rencontrées.
Philippe Monnet connaît une situation particulièrement critique. Tombé à l’eau, il réussit à remonter sur son bateau, puis déclenche sa balise de détresse. Il est finalement secouru par hélicoptère. La succession de ces chavirages rappelle combien la situation peut évoluer rapidement à bord d’un multicoque mené en solitaire : le marin doit à la fois se protéger, signaler sa position et évaluer s’il peut encore rester sur son bateau.
Tous les trimarans ne se retournent pas, mais plusieurs subissent des dommages suffisamment importants pour compromettre leur course. Lionel Lemonchois perd le haut de son mât. Les bateaux de Thomas Coville et de Karine Fauconnier connaissent chacun la rupture d’un bras de liaison. Chez Loïck Peyron, une vague casse le flotteur tribord et entraîne la chute du mât.
Des multicoques soumis à des ruptures en série
Bras de liaison, flotteurs, gréement : les avaries touchent des parties différentes des bateaux, mais leurs conséquences se rejoignent. Dès qu’un élément essentiel cède, la capacité du trimaran à poursuivre sa route peut disparaître en quelques instants. Cette édition montre ainsi une flotte frappée non par un incident isolé, mais par une accumulation de ruptures et de chavirages.
Le constat alimente les discussions autour de ces multicoques extrêmes. Alain Gautier défend alors des bateaux exigeants, mais particulièrement stimulants lorsqu’il s’agit de traverser rapidement l’Atlantique en solitaire. Jean Le Cam estime, de son côté, que les critiques viennent principalement de personnes absentes de la course. Pour lui, les progrès passent aussi par l’expérience acquise dans de telles difficultés.
Le débat ne change rien au bilan immédiat. Après une semaine de course, seuls quatre des 18 multicoques ORMA engagés naviguent encore. En quelques jours, la majeure partie de la flotte a donc disparu du classement à la suite d’un abandon, d’un chavirage ou d’une avarie majeure.
Les mots employés pour décrire ces défaillances — structure, assemblages ou protection contre l’eau — appartiennent aussi au vocabulaire de métiers exercés à terre, notamment par un maçon à Saint-Malo ou un étancheur à Saint-Malo. En mer, toutefois, aucun chantier n’est possible : le skipper doit composer immédiatement avec les dégâts et décider s’il dispose encore d’une marge suffisante pour continuer.
Le chavirage de Stève Ravussin change la course
Malgré l’hécatombe, l’issue sportive n’est pas encore arrêtée. Stève Ravussin occupe la tête de la course et semble en mesure de s’imposer. Son parcours s’interrompt pourtant à son tour : il chavire deux jours avant l’arrivée à Pointe-à-Pitre.
L’accident modifie le classement final des multicoques. Après avoir résisté à la dépression et aux avaries qui ont éliminé la plupart de ses concurrents, le leader laisse échapper la victoire à proximité du terme de la traversée. La Route du Rhum 2002 connaît ainsi un dernier retournement majeur, après une semaine déjà marquée par les abandons.
Michel Desjoyeaux profite de cette nouvelle situation et prend la tête. Pour sa première participation à la Route du Rhum, il parvient à rejoindre Pointe-à-Pitre et remporte la catégorie des multicoques. Marc Guillemot termine derrière lui, devant Lalou Roucayrol.
Trois multicoques de 60 pieds seulement à l’arrivée
Michel Desjoyeaux, Marc Guillemot et Lalou Roucayrol sont finalement les seuls skippers de multicoques de 60 pieds à franchir la ligne d’arrivée. Sur les 18 ORMA présents au départ, cette arrivée à trois résume à elle seule la difficulté de l’édition.
La victoire de Desjoyeaux ne tient donc pas seulement au chavirage tardif de Ravussin. Elle récompense aussi sa capacité à rester en course pendant que la flotte se réduisait au fil des accidents. Dans une traversée où tant de favoris ont été arrêtés, rejoindre la Guadeloupe constitue déjà une performance déterminante.
Chez les monocoques, Ellen MacArthur s’impose. Partie de Saint-Malo 24 heures avant les multicoques, cette flotte a elle aussi dû composer avec la forte dépression annoncée. Sa victoire complète le palmarès d’une huitième Route du Rhum restée associée à des conditions météorologiques extrêmes et à une succession rarement égalée d’avaries.
Une édition restée à part dans l’histoire de la course
La Route du Rhum 2002 demeure marquée par des images fortes : des trimarans retournés, des mâts tombés, des bras de liaison rompus et un sauvetage par hélicoptère. Elle raconte aussi les réactions très différentes des skippers face au danger. Francis Joyon refuse toute assistance après avoir signalé son chavirage. Philippe Monnet déclenche sa balise après être remonté à bord. Bertrand de Broc choisit de rentrer à Brest dès qu’il estime ne plus pouvoir poursuivre sans mettre en péril son bateau et sa vie.
Au bout de cette traversée, deux noms restent inscrits au palmarès : Ellen MacArthur chez les monocoques et Michel Desjoyeaux chez les multicoques. Mais le chiffre le plus parlant reste celui de la flotte ORMA : 18 bateaux au départ, quatre encore en course après une semaine, puis trois multicoques de 60 pieds sur la ligne à Pointe-à-Pitre.



